La bataille de la 5G : un nouvel enjeu géopolitique mondial

Par Julien Vasquez

Depuis la Première Guerre mondiale[1], maîtriser la technologie constitue un enjeu majeur pour les grandes puissances dans leur stratégie de domination. Lors de la Guerre froide par exemple, les Etats-Unis et l’U.R.S.S. se sont livrés à une très vive compétition technologique, dans le secteur militaire surtout : la conquête de l’espace, la course à la Lune ont accompagné la confrontation nucléaire entre ces deux « superpuissances », amplifiant l’utilisation de l’informatique qui franchit encore un seuil dans les années 1980.

Commence à cette époque une véritable révolution des technologies de l’information et de la communication, désormais largement investies par le secteur civil et dont Internet est la clé de voûte depuis les années 1990. Ces innovations, qui se développent « en grappe » (pour reprendre l’expression de J. Schumpeter) autour de l’informatique et de l’internet, consacrent alors l’hégémonie étasunienne, comme en témoigne la suprématie des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), dont le chiffre d’affaires dépasse aujourd’hui le P.I.B. de nombreux Etats[2]. Cette révolution numérique est un des vecteurs principaux de la mondialisation libérale « à l’américaine ». Pour les optimistes, elle contribue au rapprochement des peuples et à la multiplication des échanges entre eux, pour le profit de tous. Une mondialisation heureuse en quelque sorte, qui autorise un « doux commerce » pacifique. Et pourtant, les usages de cette technologie numérique peuvent être également inquiétants : cyberattaques, nouvelles armes autonomes, surveillance des individus et contrôle social, problèmes éthiques de l’intelligence artificielle et de « l’homme augmenté » etc. Toutes ces applications témoignent de la mise en place d’un nouveau système technique qui, pour l’historien Bertrand Gille, se caractérise par la synergie entre quelques technologies fondamentales structurant l’ensemble de la vie sociale, innervant l’ensemble de nos territoires de vie et favorisant une économie spécifique[3]. Serge Sur pense même que cette révolution numérique est en train de donner naissance à un nouveau modèle de civilisation[4].

On comprend dès lors tout l’enjeu, pour les grandes puissances, d’être en avance dans la course aux innovations : qui maîtrise le numérique, domine cette nouvelle forme de civilisation et contrôle ainsi le monde ! Si les Etats-Unis détiennent toujours une grande supériorité technologique, d’autres pays cherchent désormais à les concurrencer. C’est notamment le cas de la Chine qui a lancé en 2016 le vaste plan « Made in China 2025 » pour développer la montée en gamme de son économie, et qui mise à cet effet sur la technologie de la 5G, en s’appuyant notamment sur des entreprises phares comme Huawei. Il s’agit de la cinquième génération de réseau mobile, qui n’est pas une simple amélioration de la 4 G : elle inaugure un nouveau rapport au monde et aux objets, en servant de vecteur à l’intelligence artificielle (I.A.) et à l’internet des objets connectés (IoT, « Internet of Things »). Elle peut être le support d’une nouvelle révolution technologique, potentiellement très lucrative et particulièrement utile dans un cadre d’affrontement militaire. Sa maîtrise devient dès lors un objet géopolitique, c’est-à-dire qu’elle se trouve au cœur des rivalités et des rapports de force et, par là même, s’inscrit dans la confrontation de plus en plus prégnante des superpuissances chinoise et étasunienne. C’est une véritable « guerre froide technologique » qui débute et qui implique de nombreux acteurs, au-delà de la Chine et des Etats-Unis : l’Europe, tout particulièrement, aura  à choisir son camp, à moins qu’elle ne cherche à jouer sa propre partition dans cette compétition.

Il faut donc étudier la 5G comme révélateur des rapports de force internationaux, alors même que la mondialisation semble entrer dans une nouvelle phase, marquée par le retour du protectionnisme et du cadre national. Que nous apprend l’installation annoncée de la 5G sur la relation entre technologie et puissance ? Quelles sont les stratégies déployées par les grandes puissances et que nous apprennent-elles de leur vision du monde ?

Il sera intéressant d’évoquer les nombreux usages de la 5G, qui pourraient bien être à l’origine d’un bouleversement de nos modes de vie, tout en montrant que sa mise en place se déroule inégalement, générant des rapports de force et des tensions considérables dans un contexte de rivalités économiques et géopolitiques particulièrement vives entre la Chine et les Etats-Unis.

 

 

1. Les usages de la 5G: une révolution annoncée dans bien des domaines !

 

 

1.1. D’abord, quelques rappels sur l’évolution des réseaux de communication depuis une quarantaine d’années

 

Le premier réseau de communication mobile a vu le jour dans les années 1970 et s’est développé dans la décennie suivante, au moment où les premiers téléphones « portables » se sont diffusés auprès du public. Le premier appareil de ce type remonte à 1973, créé par Martin Cooper qui dirigeait la recherche-développement chez Motorola, et c’est en 1983 que les progrès de la miniaturisation ont rendu ces téléphones réellement « mobiles »[5] tout en restant des produits de niche, détenus par seulement 2,1% des Américains en 1990. Le premier réseau qui a accompagné cette émergence a été appelé « réseau 1G » et restait très imparfait : les normes étaient incompatibles d’une région à l’autre, la transmission analogique (i.e. par impulsion électrique) n’était pas sécurisée et on ne pouvait pas conserver son numéro sur un réseau autre que celui de son opérateur. Au début des années 1990, les Européens ont inventé un nouveau format standardisé (GSM) qui améliorait les communications vocales (c’était un réseau numérique où la voix n’était plus transformée en signaux électriques mais traduite en données numériques, en séries de 0 et de 1) et autorisait l’échange de texte. Le réseau 2G s’est ainsi mis en place.

La troisième et la quatrième générations de réseau, installées à partir des années 2000 (2013 pour la 4G), ont permis de franchir un cap en matière de rapidité et de multiplier les usages de la téléphonie mobile. C’est grâce à ces progrès que s’est développé l’internet mobile, disponible sur ce que l’on va désormais appeler les « smartphones ». Les Etats-Unis ont particulièrement bien compris l’importance de cette évolution, comme en témoigne le succès d’Apple et de ses « Iphones » alors que les Européens n’ont pas vu dans ces nouveaux usages une tendance significative pour l’avenir... et c’est cette erreur majeure qui a d’ailleurs accéléré significativement le déclin de Nokia[6] à cette période.

La 5G, quant à elle, devrait inaugurer une nouvelle ère en recourant aux ondes dites millimétriques (déjà utilisées pour les scanners médicaux ou les liaisons satellites, notamment dans le domaine militaire, et dont la fréquence est comprise entre 30 et 300 GH). Elle ne doit pas être vue comme une simple évolution de la 4G. C’est en réalité une technologie de rupture, qui « se distingue des générations précédentes en ce qu’elle vise, dès sa conception, à intégrer un nombre de cas d’usages inédit », relève l’Agence nationale des fréquences en France[7]. Dès lors, son employabilité promet d’être très étendue et pourra donc servir dans des secteurs variés, notamment industriels. Ces nouvelles possibilités tombent à pic, le tassement des ventes de smartphones depuis 2014 révélant que les technologies de la 3G et de la 4G arrivent à une limite et que le public attend désormais de nouvelles possibilités, de nouveaux usages pour renouveler ces coûteux appareils.

 

1.2. La 5G, une technologie de rupture

 

La 5G va permettre d’envoyer plus d’informations, plus rapidement (jusqu’à 100 fois plus vite que la 4G !), en diminuant le temps de latence et en mettant en connexion jusqu’à 500 milliards d’objets dans le monde ! L’intérêt est colossal dans de nombreux secteurs d’activité, pas seulement pour les particuliers qui téléchargeront plus vite leurs contenus numériques, mais aussi pour un grand nombre de professionnels et pour des applications qui vont profondément transformer nos environnements quotidiens, en recourant à l’intelligence artificielle. D’ailleurs, depuis plusieurs mois, la compétition pour le marché de la 5G fait rage entre les géants de la téléphonie mobile. Ils multiplient les démonstrations publiques, plus spectaculaires les unes que les autres. En novembre 2018 par exemple, l’hologramme du PDG de Vodaphone Allemagne a donné une interview dans un bus en marche. Telecom Italia a de son côté fait voler des drones livreurs de médicaments à Turin. En France, durant l’été 2018, Bouygues Telecom a fait des démonstrations de pilotage à distance à Bordeaux, et Orange a diffusé des vidéos en réalité virtuelle à Marseille.

L’un des usages révolutionnaires de la 5G pourrait concerner la médecine. La rapidité de la transmission des données (ce que l’on appelle le temps de latence) pourrait permettre d’opérer à distance, via des bras robotisés, au profit de populations géographiquement enclavées par exemple. Un premier essai a déjà été réalisé en Espagne en février 2019, pour traiter une tumeur intestinale depuis un centre de congrès situé à 5 km de l’hôpital où l’opération s’est concrètement déroulée. Quelques mois plus tard, en avril 2019, c’est une opération du cerveau qui a été réalisée grâce à la technologie de la 5G : un chirurgien a alors mené depuis Pékin une intervention sur un patient hospitalisé à 3000 km de là, sur l’île de Hainan au sud du pays. Le temps de latence, de l’ordre de 1 milliseconde, a rendu possible cette opération délicate.

La technologie de la 5G pourrait par ailleurs utilement profiter à de nombreux secteurs économiques, comme la logistique où les données seraient plus rapidement transmises aux bateaux, aux camions etc. La 5G va aussi révolutionner le secteur de l’automobile, avec des véhicules connectés et autonomes, si bien que les constructeurs sont en train aujourd’hui de se transformer en opérateurs de téléphonie ![8]. La 5G pourrait aussi autoriser des gains d’énergie puisque la vitesse de transmission permet de consommer moins d’énergie pour télécharger un contenu par exemple. De nouvelles modalités de divertissement sont également possibles avec des jeux plus réalistes, avec une hyperconnexion des joueurs : autant d’atouts pour une « industrie vidéoludique » qui dépasse aujourd’hui en valeur le cinéma et la musique réunis (4,3 Mds d’euros).

Par ailleurs, la 5G engendrera des transformations dans les foyers autant que dans l’espace urbain, dont l’implication politique pourrait être considérable. Dans les foyers vont en effet se multiplier les objets connectés (l’internet des objets), équipés de capteurs qui transféreront des volumes inédits de données personnelles. Que ce soit votre presse-agrume, votre réveil ou encore votre bouteille de vin, tous ces objets du quotidien vont se connecter au web pour vous offrir de nouveaux services, pour vous permettre de gagner du temps, de l’argent ou pour vous faciliter la vie. Mais ils vont surtout transmettre des informations aux industriels et aux commerçants, tels que la composition de votre foyer, la température dans votre salon, votre heure de coucher ou encore votre profil psychologique[9]...  Le développement des « smart cities », c’est-à-dire des villes dotées de technologies théoriquement mises au service du confort et de la sécurité des habitants, sera démultiplié par l’installation de la nouvelle génération de réseau. D’ores et déjà, la cité-Etat de Singapour a lancé son projet « Smart Nation » avec des caméras de sécurité pour réduire les embouteillages selon le volume d’automobilistes, mais aussi grâce à des capteurs installés sur les taxis. Après les taxis autonomes, Singapour travaille aujourd’hui à mettre en place des taxis aériens, avec la participation de Volocopter. Des projets de surveillance pour personnes âgées à travers des détecteurs de mouvements pour leur éviter des accidents sont également au programme. En tant que cité-Etat, Singapour réussit plus facilement à mettre en place des programmes innovants grâce à son système de gouvernance centralisé[10]. En Estonie, la capitale Tallinn fait également figure de « smart city » modèle avec 85% de la population connectée en haut débit, 100% des prescriptions médicales réalisées en ligne, toutes les écoles connectées etc. Pour les automobilistes qui circulent en ville, en cas de contrôle, inutile de sortir son permis de conduite : le numéro d’identification électronique suffit, qui donne à l’agent de police accès à l’ensemble des documents ![11]   Toutes ces infrastructures connectées permettent de collecter des données innombrables (le Big Data) dont l’exploitation peut poser des problèmes éthiques ou politiques. En Chine, par exemple, le gouvernement de Xi Jinping a mis en place un système de crédit social, en phase de test depuis 2018, qui cherche à punir les citoyens qui commettraient des incivilités en limitant leur accès à certains moyens de transport. Ce système de contrôle doit être généralisé à partir de 2020 et on imagine sans peine que le recours à l’intelligence artificielle, rendu possible par le déploiement de la 5G, puisse servir les intérêts des autorités d’un pays travaillé par des tensions nationalistes (Xinjiang, Tibet, Hong Kong) et insurrectionnelles. Et tout cet arsenal sécuritaire séduit d’autres régimes, comme l’Algérie qui a adopté des systèmes de reconnaissance faciale conçus à Shenzhen[12].

Le dernier champ d’application possible de la 5G est évidemment le domaine militaire. Les possibilités offertes par cette nouvelle technologie sont détaillées par le rapport Defense Applications of 5G Network Technology publié par le Defense Science Board qui fournit du conseil scientifique au Pentagone : ces experts pensent que la 5G aura un rôle déterminant dans l’utilisation des armes supersoniques, notamment les missiles (y compris armés de têtes nucléaires) qui voyagent à une vitesse supérieure à Mach 5 et qui doivent être guidés sur des trajectoires variables, en changeant de cap en une fraction de seconde. Naturellement, la 5G aura aussi une importance considérable dans le champ de l’espionnage, mais également dans l’efficacité des drones-tueurs et des robots de guerre en leur donnant la capacité d’identifier, de suivre et de frapper des gens sur la base de la reconnaissance faciale. Mais le réseau 5G, en devenant ainsi un instrument de guerre, sera aussi très certainement la cible de cyberattaques[13]...

 

1.3. Les projections économiques sont très prometteuses

 

La 5G, en tant que technologie de rupture multiforme (« technologie disruptive »), devrait considérablement contribuer à l’économie mondiale d’ici à 2035. La Commission Européenne, en 2016 déjà, soulignait les bénéfices économiques de cette technologie qui devrait rapporter 225 milliards dans le monde en 2025 selon ses estimations[14]. Le cabinet anglais IHS Markit, quant à lui, évalue à 13200 milliards de dollars l'apport de la 5G à l'économie mondiale en 2035, c’est-à-dire à tous les secteurs que nous avons mentionnés de façon directe et indirecte[15]. Ce chiffre inclut notamment les usages de la 5G et tous leurs bénéfices : l’utilisation accrue des mobiles, l’internet des objets et les services sensibles qui exigent un faible temps de latence. 13200 milliards de dollars, c’est l’équivalent de l’ensemble de la consommation des Américains pour une année donnée ! D’après l’étude, la contribution économique de la 5G devrait représenter 0,2% de croissance chaque année dans le monde. Et si l’on s’en tient à la seule chaîne de valeur de la 5G, i.e. l’ensemble des maillons (produits, fabricants...) qui contribuent à fabriquer la 5G, ce sont 3,6 Mds de dollars qui devraient être générés et 22,3 millions d’emplois qui seront créés (chez les opérateurs de réseau, chez les fabricants de matériel, chez les équipementiers etc.).

Les Etats qui bénéficieront le plus des effets en matière d’emplois devraient être les pays asiatiques (10,9 M d’emplois en Chine, 2,3 millions au Japon, 732000 en Corée du Sud) et les Etats-Unis dans une moindre mesure (2,8 millions d’emplois). Ce sont aussi ces pays qui devraient bénéficier des retombées les plus importantes liées à la chaîne de valeur de la 5G : la Chine, par exemple, pourrait en retirer 1130 milliards de dollars. Il faut dire aussi que ce sont les pays qui ont le plus investi dans la technologie de la 5G : la Chine a engagé une dépense de 131 milliards de dollars entre 2014 et 2020 et s’apprête à investir encore 200 milliards dans les cinq prochaines années[16]. Mais alors comment se déroule concrètement la mise en place et le déploiement de cette technologie disruptive ?

 

2. La mise en place et le déploiement de la 5G: l’Occident à la traîne, l'Asie orientale à la pointe

 

2.1. Des équipements de pointe nécessaires à la mise en œuvre du réseau 5G

 

L’installation de la 5G nécessite des investissements importants à la fois chez les opérateurs et chez les constructeurs de smartphones, ainsi que leurs fournisseurs de composants, notamment de puces réseau.

Pour les opérateurs, il s’agit avant toute chose d’équiper les territoires d’antennes-relais adaptées, à la fois de grandes antennes et des micro-antennes, qui vont se densifier. En effet, comme la 5G fonctionne en partie avec des « ondes millimétriques » – plus courtes, elles ne peuvent traverser certains bâtiments et des obstacles comme les arbres ou la pluie – cette technologie impose une augmentation exponentielle du nombre des antennes.

Par ailleurs, l’introduction de la 5G suppose le développement d’équipement ad hoc sur les smartphones puis sur l’ensemble des objets connectés, notamment des « modems » qui permettent « d’accrocher » le réseau 5G.

 

2.2. S’engage alors une course dans la recherche-développement pour se doter des équipements les plus performants

 

Depuis 2016 et surtout 2017, le nombre de familles de brevets relatives à la 5G déposées dans le monde a augmenté de façon exponentielle. Aujourd’hui, il y en a 22604 déclarées dans le monde et ce sont les entreprises asiatiques qui dominent très nettement les classements[17], tout particulièrement les Chinois avec Huawei et les Sud-Coréens avec Samsung et LG.

Huawei occupe une place singulière car son émergence est fulgurante, qui s’explique par une conjugaison de facteurs fondamentaux. Le premier concerne les subventions de l’Etat, qui sont le plus souvent indirectes avec des prêts avantageux à hauteur de 46 milliards de dollars ou des avantages fiscaux pour 25 milliards, mais aussi quelques aides directes[18], plus modestes il est vrai (1,6 milliard de dollars d’après les estimations). En second lieu, la puissance de Huawei repose sur les progrès significatifs de la Chine en matière éducative (Huawei dispose de 80000 ingénieurs dans la R&D), qui témoignent d’un volontarisme exemplaire des autorités et qui s’appuient aussi sur les connaissances des Chinois qui ont étudié à l’étranger. Enfin, l’immense marché chinois lui a permis de produire en masse et d’adopter des méthodes de travail efficaces. Un téléphone Huawei est ainsi assemblé en seulement 28,5 secondes de travail humain dans une usine de production automatisée qui s’étend sur plus de 1,4 kilomètre carré. Cette automatisation de la production et les améliorations technologiques ont permis de réduire son équipe de production à seulement 17 personnes supervisant 30 chaînes de production pouvant livrer deux millions de téléphones par mois[19] !

Par ailleurs, la place de Huawei est considérable car la firme contrôle sa chaîne de production d’un bout à l’autre. Elle fabrique tous les éléments nécessaires à la construction de réseaux 5G, y compris ses propres puces et ses propres antennes (début 2019, Huawei a révélé son nouveau chipset Tiangang dédié aux stations de base 5G, qui permet aux stations de base de réduire la taille de 50%, la masse de 23% et la consommation de 21%). Elle est également capable de les assembler et les installer au niveau national pour un coût relativement raisonnable. Cette emprise de Huawei sur l’ensemble de la chaîne de valeur de la 5G se traduit par la répartition de son chiffre d’affaires : en 2017, il était polarisé à 49% sur la production des infrastructures, tandis que 39% concernaient les smartphones et 12% les services[20].

Fort de ces capacités exceptionnelles, Huawei a la possibilité d’investir massivement dans la recherche sur la 5G : l’entreprise a même annoncé en 2019 un effort d’investissement de 40 milliards de dollars pour les cinq prochaines années[21]. La supériorité de Huawei est telle que la société détient aujourd’hui des accords de licences croisés pour les brevets avec de nombreuses firmes occidentales qui ont besoin de la technologie mise au point par ce fleuron chinois. Et Huawei a conclu, par ailleurs, des partenariats avec de grandes universités européennes et américaines, qui reçoivent même des financements de la firme chinoise (un centre de recherche en mathématiques à Boulogne-Billancourt, l’université Humboldt de Berlin...)[22]. Cette volonté de Huawei de devenir une firme mondiale, cherchant notamment à s’imposer en Occident, s’exprime de façon particulièrement spectaculaire dans l’architecture de son campus baptisé « Ox Horn », situé à Dongguan, qui reproduit grandeur nature des monuments emblématiques du Vieux Continent...

Face à ce géant de la 5G, les Américains apparaissent en retard : Apple considère par exemple qu’il ne sera pas prêt avant 2025, même si l’entreprise Qualcomm, qui est bien placée sur le marché des modems 5G, va travailler avec la firme de Cuppertino. Et pourtant, ce n’était pas évident vu les contentieux qui opposent depuis longtemps ces deux entreprises et qui ont récemment obligé Apple à débourser beaucoup d’argent (on parle de 6 milliards de dollars) pour renouer des liens avec un fournisseur clé, fabricant de semi-conducteurs, qui l’accuse régulièrement de lui voler ses technologies[23]...

En Europe, le finlandais Nokia et le suédois Ericsson cherchent à concurrencer les géants asiatiques et, de fait, ces entreprises ont réalisé des investissements considérables ces dernières années qui leur ont permis de déposer de nombreux brevets (2308 familles de brevets déposées par Nokia, 1423 par Ericsson en 2019). Mais ces firmes ont du mal à rentabiliser leurs investissements car elles continuent à beaucoup travailler sur les technologies de la 4G et ne voient pas encore les bénéfices liés à la 5G, même si Nokia et Ericsson ont respectivement remporté 48 et 47 contrats pour installer ce réseau révolutionnaire (contre 60 pour Huawei) dans le monde[24]. En vérité, le déploiement de la 5G prend du temps, et le moindre retard contrarie les projets de ces grandes entreprises, qui peinent alors à obtenir le retour sur investissement qu’elles attendent.

 

2.3. Un déploiement pour le moment timide de la 5G dans le monde

 

2019 a été la première année de déploiement et de commercialisation de la 5G. Concernant les réseaux, on comptabilise aujourd’hui 342 opérateurs investissant actuellement dans la 5G : 56 d’entre eux ont déjà ouvert au moins un service commercial 5G aux normes 3GPP dans 38 pays[25].

 

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Mais la couverture de chaque pays est très variable : elle peut être d’ampleur nationale comme en Corée du Sud ou partielle comme aux Etats-Unis où seules quelques villes sont concernées. La Chine a, quant à elle, annoncé en octobre 2019 le déploiement de son réseau 5G couvrant une cinquantaine de villes (dont Shenzhen... la ville de Huawei !) : 7% des utilisateurs de téléphonie mobile ont ainsi bénéficié de la 5G en 2020[26]. L’Asie orientale est très en avance en ce qui concerne l’implantation des antennes : la Chine, grâce à l’entreprise d’Etat China Tower qui collabore avec Huawei, implante 460 antennes / jour (notamment sur les grands buildings qui fleurissent dans les métropoles) ! 2 millions d’immeubles sont ainsi équipés en Chine contre 200 000 aux Etats-Unis.

Parmi les pays européens, le Royaume-Uni est le plus avancé. Il développe la 5G à l’intention des secteurs les plus demandeurs, tels que l’automobile et l’industrie, les médias et les loisirs, l’e-santé, la sécurité publique et le tourisme. En Allemagne, la date officielle de lancement de la 5G n’est pas encore définie, mais le pays a choisi de concentrer ses innovations sur les secteurs de l’e-santé et des médias. Les autres Etats (France, Italie notamment) n’ont que très récemment terminé leurs procédures d’attribution, ce qui les a mis en retard.

Car si le déploiement de la 5G dépend bien sûr de l’équipement des territoires (antennes etc.), il faut avant cela que les autorités procèdent à l’attribution des fréquences aux différents opérateurs de téléphonie. Il s’agit d’une mise aux enchères qui s’effectue sous la houlette des autorités de régulation (par exemple, l’ARCEP en France), et c’est cette procédure qui prend du temps, d’autant plus que les gouvernements doivent préciser quels sont les équipementiers qu’ils autorisent à travailler sur le territoire national. Et les débats font rage autour de la possibilité, ou non, de laisser le champ libre à Huawei...

Pourquoi ces débats ? Que révèlent-ils des tensions géoéconomiques et géopolitiques, et plus singulièrement des relations sino-américaines ?

 

 

3. La supériorité de Huawei entraîne des tensions dans le lourd contexte de guerre commerciale sino-américaine

 

3.1. Huawei, un danger pour les Occidentaux ?

 

Vu le niveau de technologie mis en œuvre, sans réelle concurrence, l’offre chinoise de Huawei peut séduire de nombreux pays, ce qui mécontente l’Administration des Etats-Unis. Cette dernière met désormais en avant un argument sécuritaire et dénonce le danger d’une intrusion de Huawei dans le développement des réseaux de ses alliés : le matériel chinois disposerait en effet de « portes dérobées » (backdoors). Il s’agit d’une fonctionnalité inconnue de l'utilisateur légitime, qui donne un accès secret au logiciel et aux données qu’il exploite. L'introduction d'une porte dérobée dans un logiciel à l'insu de son utilisateur transforme le logiciel en cheval de Troie. Cette menace concernerait aussi bien les smartphones que les antennes 5G de la marque chinoise, à telle enseigne que les services de renseignement des Pays-Bas ont eux aussi ouvert une enquête administrative pour déterminer si les produits de Huawei étaient utilisés à des fins de surveillance ou d’espionnage. Pour les Etats-Unis, Huawei pourrait ainsi fournir des données sensibles à l’Etat chinois, duquel il est très proche. Washington rappelle en effet que le fondateur de Huawei (Ren Zheng Fei) est un ancien ingénieur de l’armée, membre du P.C.C. depuis 1978 et son entreprise bénéficie, on l’a dit, d’un important soutien financier de l’Etat chinois… Or celui-ci a adopté une loi sur le renseignement en 2017 qui peut apparaître inquiétante:

« toute organisation ou citoyen doit, dans le respect de la loi, soutenir, donner assistance et coopérer avec le renseignement national, et maintenir le secret sur toute activité de renseignement dont il a connaissance »[27]

Les Etats-Unis accusent aussi Huawei de vol de secrets industriels : des employés de la grande firme chinoise auraient pris en photo et dérobé des secrets industriels à T-Mobile, une entreprise étasunienne de téléphonie, en subtilisant notamment un robot de test des téléphones de cet opérateur américain avant leur mise sur le marché. Certains experts considèrent que ces actes d’espionnage, perpétrés par des employés zélés de Huawei, s’inscrivent dans la culture du sacrifice et « l’esprit du loup » qui caractérisent la firme chinoise. Dans un environnement professionnel où seuls comptent les résultats, notamment dans l’évaluation des employés, certains seraient poussés à enfreindre les règles : la justice américaine a même produit des e-mails internes à l’entreprise révélant un système de bonus pour les salariés, fondé sur la valeur des informations dérobées ![28] Outre l’espionnage industriel, plusieurs cas de corruption impliquant des employés de Huawei ont aussi été révélés en Algérie et au Ghana par exemple. 

Ceci étant dit, les Etats-Unis sont peut-être malvenus de reprocher ces actes délictueux aux Chinois. Claude Meyer rappelle en effet qu’ils « sont peut-être les arroseurs arrosés si l'on se souvient des révélations de Snowden et de la politique conduite par la NSA demandant aux opérateurs et entreprises américaines d'espionner un certain nombre de cibles, y compris à l'étranger. Il faut replacer cette histoire d'espionnage de Huawei dans le cadre plus général de la guerre économique, au niveau de l'intelligence économique et éventuellement diplomatique »[29]. Les Etats-Unis reprochent finalement à la firme chinoise ce qu’ils mettent en pratique depuis longtemps ! La C.I.A. n’avait-elle pas pris secrètement le pilotage de l’entreprise suisse Crypto AG depuis les années 1960, en partenariat avec les services secrets allemands ? Cette entreprise a vendu pendant plusieurs décennies des appareils de cryptage, truqués en réalité, à plus de 120 pays qui étaient ainsi espionnés... Ainsi la C.I.A. n’a-t-elle pas perdu une miette des communications égyptiennes lors des négociations de Camp David en 1978, ni des messages argentins durant la guerre des Malouines en 1982, entre autres affaires. Le Washington Post a même produit un rapport de la C.I.A qui affirme que, dans les années 1970 et 1980, les renseignements issus de Crypto représentaient 40% des activités de la N.S.A. : l’agence conclut que c’est le « coup du siècle » ![30]

En revanche, aucune preuve scientifique n’a été établie qui confirmerait que des « portes dérobées » seraient installées sur les équipements de Huawei, et les opérateurs européens (Vodafone, British Telecom...) commencent déjà à retirer les équipements de la firme chinoise de leur cœur de réseau pour éviter tout risque stratégique.   

 

3.2. Ces menaces, réelles ou hypothétiques, poussent à adopter des mesures de rétorsion… mais à géométrie variable

 

Les Etats-Unis ont d’abord mis en place des mesures pour évincer Huawei du marché américain, en interdisant aux entreprises nationales de se doter de composants de firmes étrangères qui « présentent un risque pour la sécurité nationale » (décret présidentiel du 15 mai 2019) et en empêchant aussi ces mêmes firmes d’acquérir des pièces et des composants produits par des groupes américains, sans l’approbation explicite du gouvernement. C’est dans ce cadre extrêmement contraignant que l’entreprise américaine Google a décidé de priver Huawei de ses services (Google, Youtube, Gmail etc.) et des applications Android[31] sur les smartphones de la marque chinoise. La mesure a été rude pour Huawei dont les ventes de smartphones ont immédiatement reculé de 16% sur le deuxième trimestre 2019, dans la foulée de l’annonce américaine[32]

Par ailleurs, les Etats-Unis n’hésitent pas à diversifier l’arsenal des sanctions, en recourant par exemple au principe de l’extraterritorialité de leurs lois pour faire arrêter au Canada la directrice financière du groupe, Meng Wanzhou. Cette dernière, qui est aussi la fille du fondateur de Huawei, est accusée d’avoir vendu des équipements à l’Iran, en contrevenant aux sanctions américaines sur ce pays. Revenons d’un mot sur l’extraterritorialité des lois. En principe, la loi d'un pays s'applique seulement à l'intérieur de ses frontières. Mais dans certains cas spécifiques, un pays peut poursuivre des personnes ou des entités pour des faits commis hors de son territoire : c'est le principe d'extraterritorialité des lois. Il est souvent appliqué pour des raisons de sécurité nationale, si le crime ou le délit a une incidence sur le pays ou s'il concerne des ressortissants nationaux. Par exemple, les sanctions américaines sur l’Iran doivent être appliquées par les entreprises étrangères qui ont un rapport (qui font des affaires) avec les Etats-Unis… sous peine de quoi elles se verront pénalisées dans leur commerce[33]. Cette extension du droit en dehors des frontières nationales ressemble à une pratique impérialiste ! Toujours est-il que Meng Wanzhou a été incarcérée puis placée en résidence surveillée à Vancouver, où elle se trouve toujours, provoquant une vive colère de la part des Chinois qui – coïncidence ? – ont arrêté plusieurs ressortissants canadiens sur leur territoire dans les jours qui ont suivi.

Ce contexte pousse aussi les Etats-Unis à demander à leurs alliés de ne pas coopérer avec Huawei, voire à les menacer s’ils utilisent des équipements de cette marque (c’est la stratégie classique de lobbying de Washington). Ainsi l’Administration Trump a-t-elle menacé l'Allemagne de partager moins de renseignements qu'auparavant avec elle en cas de collaboration avec Huawei… et peut-être de renforcer les barrières douanières sur les automobiles germaniques.

Pour autant, les pays européens n’ont pas obtempéré même s’ils sont conscients des menaces et des dangers. L’Allemagne a donné son feu vert à Huawei, sous réserve que le matériel chinois soit approuvé par le Bureau Fédéral de la Sécurité de l’Information. Le Royaume-Uni, pourtant fidèle allié des Etats-Unis, a lui aussi entrouvert la porte à la compagnie chinoise ! La France, quant à elle, n’a pas encore rendu son verdict, ce qui suscite une crainte chez les autorités chinoises qui menacent Paris, en cas de restriction ou de bannissement de Huawei de l’Hexagone, de limiter leur coopération scientifique voire d’exclure Nokia (où les Français ont une large participation financière) de leurs appels d’offre en Chine[34]. En revanche, d’autres Etats comme Israël, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon, ont d’ores et déjà banni Huawei de leur réseau 5G : ce sont là les alliés indéfectibles des Etats-Unis dans ce qui ressemble de plus à plus à une guerre froide technologique.

 

3.3. Mais ces mesures de rétorsion s’inscrivent dans un cadre beaucoup plus global de guerre commerciale et sont des éléments de la stratégie politique étasunienne

 

La question fondamentale est : comment comprendre la vigueur des mesures anti-Huawei instaurées par Washington ? Quels ont été les ressorts véritables de la politique de Trump à cet égard ? Nous pouvons envisager plusieurs hypothèses, qui s’inscrivent dans une démarche d’analyse géopolitique.

La première hypothèse est que Donald Trump a voulu faire de Huawei un levier dans les négociations commerciales sino-américaines. Les Etats-Unis ont une balance commerciale très déficitaire avec la République Populaire de Chine (- 347 milliards de dollars en 2017 , - 323 milliards en 2018, -295 milliards en 2019), que Trump s’est efforcé – en obtenant quelques réussites en 2019 puisque le déficit à l’égard de Pékin s’est alors réduit de près de 30 milliards de dollars –  de réduire pour éviter une dépendance économique. Le président américain s’est dit prêt à abandonner des poursuites contre Huawei (et sa dirigeante) et à ne pas accroître davantage les tarifs douaniers sur les importations chinoises, si l’Empire du Milieu acceptait des concessions dans les accords commerciaux, en particulier si Pékin réduisait les subventions gouvernementales accordées à de nombreuses entreprises et s’engageait à importer davantage de produits américains. Trump a ainsi voulu créer un rapport de force, et Huawei n’est qu’un prétexte dans une guerre commerciale bien plus globale. Du reste, la stratégie de Trump n’est pas incohérente et la Chine, qui ressent les contrecoups des mesures américaines, a accepté de lâcher du lest en achetant pour 40 à 50 milliards de dollars de produits agricoles américains en octobre 2019[35]. Huawei, quant à lui, a décidé de signer des accords de non-espionnage, mais sur le compte WeChat du Quotidien du peuple, un court message disait tout de même: « Négocier : évidemment ! ; se battre : quand vous voulez !; nous intimider : vous rêvez ! »[36].

La deuxième hypothèse est que Trump a voulu mettre des bâtons dans les roues de la Chine, et de Huawei, pour que les Etats-Unis ne soient pas dépassés technologiquement. C’est une rivalité pour le leadership mondial qui est en train de se jouer ! Les Américains ont encore en mémoire l’effet Spoutnik lorsque, en 1957, l’U.R.S.S. les a pris de court en envoyant avant eux un satellite artificiel dans l’espace, gagnant alors une remarquable avance dans la guerre technologique qui faisait rage. Comment analyser autrement la phrase lancée par Trump en 2018 : « Nous ne pouvons tolérer qu’un autre pays supplante les Etats-Unis dans cette puissante industrie du futur. Nous sommes leader dans tant d’industries de ce type que nous ne pouvons tout simplement pas laisser faire cela. C’est une course que nous allons remporter »[37]… Cette inquiétude s’inscrit dans un cycle plus long. Il y a quelques années déjà, les Etats-Unis s’étaient alarmés des velléités de Huawei de construire des câbles sous-marins qui auraient pu remettre en question leur hégémonie en matière de renseignement électromagnétique. Des opérations d’espionnage, de piratage et d’intimidation peuvent en effet être conduites via les points d’atterrage et d’interconnexion des câbles : Washington craint évidemment de perdre un « avantage concurrentiel » en matière de surveillance[38] et mettrait artificiellement en scène une guerre commerciale pour garder la maîtrise sur la technologie, et par là même rester une puissance hégémonique. C’est ce que Julien Nocetti appelle la « militarisation de l’interdépendance »[39], c’est-à-dire une manière d’affaiblir son adversaire par le biais des liens d’interdépendance économique tissés entre deux pays.

 

En guise de conclusion (très) provisoire...

 

La 5G va être une révolution technologique inédite, et constituera (alliée à l’I.A.) un enjeu de puissance essentiel pour qui la maîtrisera. Par conséquent, tous les grands pays cherchent à s’accaparer cette technologie : s’engage ainsi depuis quelques années une course à la 5G, dont les Etats-Unis et la République Populaire de Chine sont les principaux acteurs. Pékin marque incontestablement des points dans cette compétition, mais cette avance peut apparaître dangereuse pour les autres pays (c’est toute la question des portes dérobées et des risques d’espionnage).

Les Etats-Unis utilisent alors tout l’arsenal en leur possession pour contrer ces menaces, mais ils s’en servent également comme un levier dans la guerre commerciale sino-américaine. Washington cherche peut-être aussi à garder son hégémonie technologique face à un rival redoutable qui ne cache pas son ambition d’être la première puissance mondiale à l’horizon 2049, pour le centième anniversaire du régime communiste. A cet égard, l’anxcien président Trump a créé des rapports de force considérables avec la Chine (« la militarisation de l’interdépendance »), qui n’a pas tardé à répliquer (arrestation de trois « espions » canadiens en réponse à celle Meng Wanzhou…) et qui a mis au point une stratégie pour ne pas dépendre des technologies étasuniennes. C’est ainsi qu’il faut comprendre la conception des services Huawei qui visent à remplacer ceux que propose Google, pour que la firme chinoise soit totalement indépendante technologiquement. D’ailleurs, Huawei va investir quelque trois milliards de dollars au bénéfice des développeurs afin qu’ils adaptent leurs applications à ce nouveau système[40].

L’affaire n’est pas jouée (il y a notamment des contraintes juridiques pour les développeurs américains) mais si le projet venait à se concrétiser, on peut s’interroger sur l’émergence de deux blocs technologiques distincts, qui signerait la fin de l’ère de la « global tech ». Peut-être assisterait-on alors à la mise en place de deux écosystèmes technologiques parallèles, miroirs des choix nationaux des deux superpuissances mondiales ? Cela en dirait long sur l’évolution des logiques mondialisées, à l’heure où les nationalismes s’affirment partout. Cela étant dit, l’analogie avec la guerre froide ne doit pas être exagérée car les interdépendances sont extrêmement nombreuses, y compris sur le plan technologique, entre la Chine et les Etats-Unis.

Dans cette configuration géopolitique qui ressemble à un condominium, il ne faudrait pas oublier l’Europe, qui est aussi un enjeu majeur. Elle dépend assez largement de Huawei dans le déploiement de la 5G (il n’est pas question de l’exclure des enchères pour les fréquences dans la plupart des pays), même si Nokia et Ericsson constituent des entreprises de premier plan dans cette technologie. Huawei compte d’ailleurs bien faire du Vieux Continent son cœur de cible, projetant même d’y ouvrir une usine prochainement. Pour autant, que se passerait-il si nos deux pépites européennes n'avaient plus le droit d'opérer en Chine ? Et c’est sans compter sur un autre danger, celui d’un rachat pur et simple de Nokia par un acteur américain, comme l'a évoqué le 7 février 2020 le ministre américain de la Justice Bill Barr même s’il a été ensuite démenti par D. Trump. L’affaire Huawei dépasse donc le cadre d’une gigantomachie moderne, et constitue une question géopolitique et géoéconomique brûlante pour l’ensemble de la planète.

 

Julien Vasquez

Professeur en classes préparatoires ECS au Lycée Louis Barthou - IGLB

 

[1] L’historien Pascal Griset souligne qu’avant 1914 se développe, de l’Europe aux Etats-Unis, un espace global d’innovation et que c’est la Première Guerre mondiale qui provoque la fragmentation des communautés innovantes. Le XXe siècle est également caractérisé par une place croissante prise par les Etats dans le processus d’innovation. P. Griset, « De la machine à vapeur aux GAFA(M) : d’une innovation technologique à l’autre », Questions internationales, n° 91-92, mai-août 2018, p. 12-15.

[2] La capitalisation boursière totale des GAFAM se monte en 2018 à 4250 Mds $, représentant le quatrième P.I.B. du monde ! Ceci dit, si l’on prend chaque firme individuellement, c’est moins spectaculaire : Microsoft se retrouve par exemple à la 18e position derrière l’Indonésie. https://farnault-investissement.fr/gafam-groupement-dentreprise-passe-devenir-3eme-economie-mondiale-facebook-amazon-google-microsoft/

[3] Quand apparaissent de nouvelles techniques permettant une nouvelle synergie, un autre système technique se met en place, appuyé sur un nouvel édifice institutionnel. B. Gille, Histoire des Techniques, La Pléiade, 1978.

[4] Serge Sur, « Comme un incendie, la civilisation », Questions Internationales, n°91-92, mai-août 2018, p. 4.

[5] Le téléphone Motorola était extrêmement léger pour l'époque mesurant 25 cm pour un poids de 783 grammes. Lors de sa commercialisation en 1984, il était vendu au prix de 3395 dollars, il se payait même le luxe d’être disponible en trois coloris : gris sombre, gris et blanc, et blanc clair (pour rappel, les téléphones actuels pèsent généralement entre 100 et 200 grammes...). Ce téléphone était le fruit de 15 années de développement autour de Martin Cooper et plus de 100 millions de dollars en coûts de recherche.

 

[6] M. Chevalier, « Nokia, une défaite européenne », Alternatives économiques, n°328, 2013.

[7] « 5G : tout savoir sur le réseau mobile du futur », site de Numerama.

[8] Eric Gibory, « Flottes d’entreprise : de nouveaux services pour la voiture connectée vont apparaître avec la 5G », Le Monde, 24 octobre 2019.

[9] Romuald Cetkovic, « Pourquoi réguler l’internet des objets doit être une priorité du législateur », Les Echos, 27 septembre 2019.

[10] Article publié sur le site de 20 minutes le 1er décembre 2019.

[11] « Les trois piliers de la transformation numérique de Tallinn », Site The Agility Effect, 12 septembre 2019.

[12] Charles Thibout, « Intelligence artificielle : la Chine entend s’appuyer sur cette technologie pour déchoir les Américains de leur rang à l’horizon 2049 », Le Monde, 30 septembre 2019.

[13] M. Dinucci, « L’utilisation militaire cachée de la 5G », Site du Centre de recherche sur la mondialisation, 10 décembre 2019.

[14] Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, Un plan d'action pour la 5G en Europe, 14 septembre 2016.

[15] The 5G economy, IHS Markit, novembre 2019.

[16] « 5G: la Chine investira près de 200 milliards d’euros d’ici à 2025 », Site Les Numériques, 13 mars 2019.

[17] Voir l’étude du cabinet Iplytics, Who is leading the 5G patent race? A patent landscape analysis on declared 5G patents and 5G standards contributions, novembre 2019. Les familles de brevets sont des ensembles de brevets couvrant une même invention et déposés dans plusieurs pays, au sein de structures comme l’UPSTO aux Etats-Unis, l’Office européen des brevets en Europe (E.P.O.) ou encore à travers le Traité de de coopération en matière de brevets (P.C.T.). 

[18] Chuin-Wei Yap, “State Support Helped Fuel Huawei’s Global Rise”, Wall Street Journal, 25 décembre 2019.

 

[19] «Huawei, la 5G et la quatrième révolution industrielle », Site Le Saker Francophone, 29 janvier 2019.

[20] Huawei : les bottes de 7 lieues de la puissance chinoise? Emission « enjeux internationaux » sur France Culture, 8 février 2019.

[21] « 5G : Huawei se défend d’espionnage au profit de la Chine et envisage de construire une usine en Europe », Le Monde, 18 décembre 2019.

[22] H. Thibault et S. Leplâtre, « Chine-Etats-Unis : avec Huawei, la guerre de la 5G est déclarée », Le Monde, 1er février 2019.

[23] Elsa Bembaron, « Apple-Qualcomm : l’armistice qui valait des milliards », Le Figaro, 21 avril 2019.

[24] Raphaël Balanieri, « Nokia peine à capitaliser sur la 5G », Les Echos, 13 novembre 2019.

[25] « La 5G est commercialisée dans 31 pays dans le monde », Site 01net, 23 décembre 2019.

[26] Fr. Schaeffer, « La Chine lance le plus grand réseau mobile 5G au monde », Les Echos, 31 octobre 2019.

[27] H. Thibault et S. Leplâtre, « Chine-Etats-Unis : avec Huawei, la guerre de la 5G est déclarée », Le Monde, 1er février 2019.

[28] Ibid.

[29] Claude Meyer, L’Occident face à la renaissance de la Chine : défis économiques, géopolitiques et culturels, O. Jacob, 2018.

[30] Greg Miller, « The intelligence coup of the century”, Washington Post, 11 février 2020.

[31] Android est un système d’exploitation mobile développé par Google.

[32] « Huawei : les services Google seront totalement absents du prochain smartphone Mate 30 », Le Monde, 30 août 2019.

[33] Ali Laidi, Le droit: nouvelle arme de guerre, Actes Sud, 2019.

[34] Guillaume Grallet, « Huawei privé de 5G en France ? La Chine hausse le ton », Le Point, 10 février 2020.

[35] « Accord commercial entre la Chine et les Etats-Unis», Le Monde, 11 octobre 2019.

[36] Claude Leblanc, « Comment Trump veut utiliser Huawei pour faire plier la Chine », L’Opinion, 16 mai 2019.

[37] « Opération 5G : la Chine part à la conquête du nouveau monde », Site Sun Variete, 15 juillet 2019.

[38] Julien Nocetti et John Seaman, « L’affaire Huawei. Un miroir de la guerre technologique sino-américaine », in Ramses 2020 - Un monde sans boussole, Dunod, 2019, p. 294-297.

[39] Ibid.

[40] “Comment Huawei compte se passer de Google pour ses prochains smartphones », Site Frandroid, 10 décembre 2019.

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